Quand le coworking cesse-t-il d’être du coworking?

Je viens de tomber sur cet intéressant article, « Coworking is Going Big Business » (via @daveg). A sa lecture, je me repose la question qui refait surface environ tous les six mois: qu’est-ce qui fait que le coworking, c’est du coworking? Quelle différence avec un bureau partagé? Et avec un business centre, ou un « centre d’affaires », comme disent nos amis québécois?

Quand je regarde les espaces gigantesques dont il est question dans l’article, qui commencent à attirer de grosses entreprises qui y placent leurs employés, je finis par me demander si tout ça a encore quoi que ce soit à voir avec ce que nous faisons à l’eclau.

Tout d’abord, qu’est-ce qui différencie le coworking du bureau partagé « classique » et du business centre? Pour moi, c’est assez simple:

  • Dans le cas du bureau partagé, les frais sont partagés entre les occupants; il y a un nombre de places ou de postes fixes dans le bureau, et on cherche à les remplir pour que la division fonctionne. Quand quelqu’un part, on le remplace. On est dans une logique de sous-location de poste de travail ou de véritable colocation à responsabilité partagée, suivant comment on a choisi de s’organiser.
  • En ce qui concerne le business centre, la différence fondamentale tient dans la nature commerciale du business centre. Il s’agit de gagner de l’argent, d’être rentable. C’est un business. Le coworking, dans son esprit, est très clairement not-for-profit: c’est le côté humain et la qualité de l’environnement qui est l’objectif principal. Un espace coworking peut être rentable (quoique…), mais le souci de rentabilité reste toujours subordonné à la qualité de l’expérience offerte aux coworkers. Je crois fermement que lorsqu’on essaie de rendre le coworking rentable, on court grand risque d’en perdre l’esprit et de finir par gérer un business centre.

Revenons une seconde sur cet « esprit » du coworking. On se souvient qu’à la base, le coworking, c’est une solution « grassroots »: des indépendants, las de travailler dans les cafés, se disent: et si on faisait notre propre lieu, où on pourrait travailler, et où d’autres comme nous pourraient aussi, sans casser la tirelire? C’est un élan de pair à pair, avec un esprit d’ouverture.

Maintenant, je trouve très bien que les grosses entreprisent réalisent que mettre des gens dans des cages durant 8h30 chaque jour n’est pas le meilleur moyen de les encourager à être productifs et créatifs. Mais quand on crée un espace qui cherche à attirer ce genre de client, est-ce qu’on est vraiment encore dans la logique du coworking? N’est-ce pas plutôt un business centre inspiré du coworking?

On a par exemple The Hub, un réseau d’espaces sous une même bannière, qui se disent du coworking mais qui, quand on regarde d’un peu plus près, sont gérés comme de véritables entreprises, faisant plutôt penser à des business centres — avec en plus un soupçon d’exclusivité « nous, on est pas comme les autres » qui frotte à rebrousse-poil l’esprit « on est tous dans le même bateau » du coworking.

Peut-être que je suis une puriste. Il est vrai que je m’intéresse au coworking depuis ses débuts, et que je connais personnellement les deux personnes qui ont popularisé le concept et encouragé une communauté internationale à se former autour. J’ai eu la chance de fréquenter Citizen Space à San Francisco durant l’été 2007, et clairement, c’est ce la philosophie derrière ce modèle qui a influencé ma conception du coworking.

Alors allons-y, je me lance. Voici quelques caractéristiques importantes de ce que je considère être le coworking. (C’est pas normatif, hein — qui suis-je pour dire ce qu’est ou n’est pas le coworking?)

  • Un mouvement de pairs — par des indépendants, pour des indépendants (ou travailleurs nomades, géo-délocalisés).
  • Une logique « not-for-profit » (l’argent est un moyen, pas une fin).
  • En priorité un lieu de travail.
  • Une communauté « souple »: liens faibles (similaires à ceux entre collègues) la plupart du temps, composition relativement stable mais ouverte.
  • Les coworkers ont chacun leur activité professionnelle propre mais travaillent dans un état d’esprit d’ouverture et de soutien mutuel.

En pratique, du coup:

  • Les gestionnaires de l’espace ont un statut similaire aux membres. Bien sûr, ils ne sont pas au même niveau pour ce qui est de la gestion de l’espace, sauf si cela se fait de façon coopérative ou associative, mais leur statut professionnel est semblable. Du coup, quand gérer l’espace coworking est le « sole business » des gestionnaires, on risque un décalage: l’espace coworking n’est plus « pour moi et les coworkers » mais « pour les coworkers ». Ça ne veut pas dire que c’est impossible, loin de là, mais je pense que c’est un pas qui s’éloigne de l’esprit du coworking (=faire un lieu où je puisse travailler avec des gens comme moi).
  • Le rôle de l’argent, je me rends compte, est presque pour moi le critère qui permet de tracer une ligne dans le sable et de dire « ce n’est plus du coworking ». Avez-vous réfléchi un peu aux finances d’un espace coworking?
    Le loyer, ce n’est pas donné. Si on veut rester abordable pour des indépendants (qui en général ne roulent pas sur l’or), il faut déjà un nombre conséquent de coworkers juste pour couvrir le loyer et les frais de base (électricité, internet). Alors imaginez si vous rajoutez un salaire à plein temps là-dedans!
    Si on veut être profitable, on augmente les prix, si on fait payer plus cher, on va soigner le cadre, mettre une secrétaire à la réception, etc. etc… bref, faire un business centre. De nouveau, ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas avoir un « vrai » espace coworking au cadre léché avec quelqu’un à l’accueil, mais… on court le risque de perdre de vue l’objectif premier: offrir à ceux qui travailleraient normalement chez eux ou dans des café un lieu de travail abordable qui rompe l’isolement.
    Je pense qu’il est quasiment impossible de faire du coworking « profitable » sans en pervertir la nature. La plupart des espaces dont je connais un peu la situation (y compris l’eclau) tournent juste, soit que le loyer est pris en charge par un « sponsor » (université, ville), soit qu’il soit vraiment bas (c’est le cas pour l’eclau), soit c’est l’entreprise (individuelle ou non) du gestionnaire d’espace qui « met la différence », considérant cela comme des « frais de bureau » ou du « budget marketing » indirect (c’était le cas à Citizen Space).
  • Le but premier du coworking, c’est d’offrir de bonnes conditions de travail. Cela vient avec une dimension réseautage et synergies (dès qu’on met des indépendants dans la même pièce, c’est inévitable), et quand on a un espace à disposition, cela ouvre la porte à y organiser des activités communautaires — ce qui est très bien.
    Attention cependant à ne pas tomber dans l’excès: quand les coworkers ne viennent plus travailler dans leur espace coworking parce qu’ils travaillent mieux ailleurs, parce que l’espace coworking est trop riche de rencontres, de discussions, d’activités, on a certes créé un environnement stimulant et riche, mais est-ce toujours un espace coworking, si on ne vient plus y travailler?
  • Ce sont les liens faibles qui ouvrent le plus de portes professionnelles. C’est bien cette réalité qui sous-tend l’efficacité du réseautage. Il n’est donc pas nécessaire pour un espace coworking de chercher à créer une communauté forte (le churn est assez important, de plus). Par contre, on va chercher quand même une certaine stabilité et harmonie dans la composition des personnes qui fréquentent le lieu (à la différence du business centre, généralement peuplé « d’inconnus ») sans toutefois aboutir à un groupe aussi fort et stable qu’un bureau partagé « normal » (il y a régulièrement des nouveaux arrivants ou des visiteurs/gens de passage).
  • Last but not least, les membres d’un espace coworking sont des entités autonomes. On y trouve régulièrement des micro entreprises, bien sûr, mais l’objectif du coworking n’est pas d’associer formellement les activités professionnelles des uns et des autres. Il y a des synergies, et on croit que le partage, l’ouverture et la collaboration apporte plus que le « secret professionnel ». On se rend service mutuellement, sans obligation cependant, comme des gens normaux et sympathiques. Ça crée des liens :-)

Voilà! Cet article est devenu bien long, ce n’était pas mon intention initiale! Je garde donc pour une autre fois mes idées sur ce qui caractérise l’eclau en tant qu’espace coworking. Parce qu’il y en a de toutes les formes et couleurs, des espaces coworking — chacun est libre de décliner le mouvement coworking comme ça lui chante (et chacun est libre aussi, comme je viens de le faire, de considérer l’adéquation ou non de ces déclinaisons avec sa propre conception du mouvement en question).

Qu’est-ce qui fait le coworking, pour vous? Qu’est-ce qui le différencie des bureaux partagés et des business centres? Est-ce que les « grosses machines » du coworking réussissent à garder l’esprit du coworking, ou est-ce qu’elles le perdent en route? Je suis curieuse de savoir ce que vous en pensez.

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